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Espace post-soviétique: après la Crimée, qui veut rejoindre la Russie? 

Interview JOL Presses (14 mars 2014)

La Crimée, région autonome de l’Ukraine, a déclaré mardi 11 mars son indépendance et souhaite organiser un référendum ce dimanche sur son rattachement à la Russie. Cette décision pourrait-elle raviver les velléités d’indépendance d’autres régions séparatistes de l’ex-URSS ?  lire la suite...


L’internationale des séparastites pro-russes 

Face aux États du GUAM, les républiques indépendantistes de Transnistrie, d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud ont créé la « Communauté pour la démocratie et le droit des peuples » (Soobshestvo za democratiju i prava narodov). 

La Communauté, dont la création semble devoir être attribuée à Moscou, a avant tout une valeur symbolique. Son nom sonne comme une parodie de la nouvelle appellation du GUAM « Organisation pour la démocratie et le développement économique ». Le message est pourtant clair : les républiques indépendantistes opposent au principe d’intangibilité des frontières sur lequel s’appuient les États du GUAM, celui du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Ces deux principes pouvant être revendiqués par les deux parties comme « démocratiques ».

Au niveau économique, les membres de cette Communauté d’un nouveau genre sont tous totalement dépendants de Moscou. Pourtant, leur degré de développement économique et leur situation géopolitique respectifs ne leur donnent pas les mêmes atouts pour maintenir un cours indépendantiste.

L’Abkhazie et l’Ossétie du Sud bénéficient à plein de la continuité territoriale avec la Russie. La quasi-totalité de leurs échanges avec le monde extérieur passent par le territoire de cette dernière. Le rouble russe fait figure de monnaie officielle de ces deux entités où les seuls investissements « étrangers » proviennent de Russie, la Géorgie menaçant tout investisseur potentiel de représailles immédiates et d’expropriation en cas de retour de ces territoires sous sa juridiction. La majorité des habitants des deux républiques autoproclamées ont obtenu des passeports intérieurs russes. Ces deux républiques sont devenues des sujets de facto de la Fédération de Russie. Leur situation ressemble à s’y méprendre à celle de protectorats d’un espace impérial comme en a connu l’Empire russe dans son passé.

1.      L’Ossétie du Sud : maillon faible des républiques indépendantistes

L’Ossétie du Sud est la plus faible des républiques indépendantistes. Cela tient d’une part au fait qu’elle est la moins développée économiquement et d’autre part à la configuration de son territoire qui, peu étendu et encastré dans le territoire géorgien, la rend sensible aux pressions géorgiennes, économiques et militaires.

L’Ossétie du Sud a longtemps bénéficié de son statut ambigu permettant d’éviter la douane géorgienne ainsi que de son emplacement stratégique sur la principale artère reliant Tbilissi à la Russie. Cette situation a en partie pris fin avec l’arrivée de Mikhaïl Saakashvili au pouvoir, ce dernier ayant sensiblement renforcé le contrôle des échanges avec la république rebelle avant d’organiser une sorte de blocus accompagnée d’une guérilla « étatique » visant à maintenir l’insécurité au sein même de la république autoproclamée (escarmouches, coupure de l’alimentation en eau...) et à hypothéquer toute perspective de stabilisation économique de la région. L’objectif de Tbilissi est de démontrer aux républiques indépendantistes qu’elles ont tout à perdre à vouloir s’opposer à la réintégration au sein de l’État géorgien. En jouant sur la lassitude de la population, la Géorgie compte obliger les dirigeants indépendantistes à entamer des négociations à ses conditions. Il semble pour le moment que cette stratégie n’ait fait que radicaliser les indépendantistes qui ont reçu le soutien réaffirmé de Moscou. La Russie veut en effet démontrer à la Géorgie qu’elle ne pourra pas réintégrer le territoire indépendantiste contre la volonté russe. Les conditions implicites posées par Moscou pour soutenir une telle perspective sont l’abandon par la Géorgie de ses projets d’intégration à l’OTAN et sa fédéralisation, ce qui permettrait à la Russie d’exercer un droit de regard sur les affaires géorgiennes au travers de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie.

Et pour atteindre ses objectifs, Moscou a donné du contenu à sa politique envers ces territoires séparatistes. D’après le porte-parole du parlement de la république indépendantiste, en 2006, sur 800 millions de roubles de revenus, le budget de l’Ossétie du Sud en a reçu 500 millions (soit 60 %) directement versés par le gouvernement russe, aide qui serait en forte augmentation pour 2007. Mais l’aide russe n’est pas seulement financière. Moscou a entrepris de reconstruire les infrastructures de la république en les reliant directement à la Russie. C’est ainsi que pour renforcer la viabilité économique du territoire, Gazprom construit un petit gazoduc reliant directement l’Ossétie du Sud à l’Ossétie du Nord pour un coût estimé à 15 millions de roubles. De même, une nouvelle route reliant directement la république au territoire russe est en construction pour un coût de 340 millions de roubles. Selon le même modèle de liaison directe Russie-Ossétie du Sud, une nouvelle ligne électrique a été achevée en septembre 2007, tandis qu’une conduite d’eau doit l’être prochainement, l’Ossétie étant partiellement dépendante à l’heure actuelle de la Géorgie pour son approvisionnement en eau potable.[1] Tous ces projets prouvent que le soutien de la Russie à Tskhinvali s’inscrit dans une stratégie à long terme.

Géorgie 


2.      Les atouts de l’Abkhazie

L’Abkhazie bénéficie de la situation la plus favorable parmi les républiques indépendantistes pro-russes. Elle est la seule à disposer d’une façade maritime, qui plus est longue de plusieurs centaines de kilomètres et de ports tels que Soukhoumi (la capitale), ce qui lui permet théoriquement d’entretenir des relations économiques autonomes avec l’extérieur, et surtout renforce considérablement son intérêt stratégique aux yeux de Moscou. L’importance de la côte abkhaze sur la mer Noire constitue pour les autorités indépendantistes la meilleure garantie du soutien de la Russie. L’Abkhazie possède également, parmi les républiques indépendantistes, le territoire le plus vaste et le plus compact ainsi qu’une longue frontière commune avec la Russie, les communications avec le territoire russe étant facilitées le long de l’étroite plaine côtière qui s’ouvre sur la région de Sotchi. L’Abkhazie, très touchée par le conflit avec Tbilissi, est encore en phase de reconstruction. Elle bénéficie quelques d’investissements russes dans le secteur touristique, la côte abkhaze faisait en effet partie avec la région de Sotchi de la « riviera » de l’ex-URSS.

Son isolement économique a été renforcé quand les autorités géorgiennes ont entrepris un blocus maritime qui l’empêche de commercer librement avec des pays comme la Turquie, devenue dans les années 1990 un important partenaire économique de la république indépendantiste. Ce blocus a renforcé les positions de la Russie en tant que partenaire économique prépondérant, voire quasi-exclusif. La perspective des Jeux olympiques d’hiver de 2014 a suscité de nombreuses spéculations dans les médias russes et géorgiens sur l’intention supposée de la Russie d’en profiter pour renforcer l’annexion rampante de l’Abkhazie par l’inclusion de la république indépendantiste dans les programmes d’investissements pour la construction des infrastructures olympiques.[2] Une chose apparaît certaine, les très importants flux financiers qui doivent accompagner la mise à niveau de toutes les infrastructures de la région dans la perspective des Jeux ne peuvent que renforcer l’influence russe dans l’ensemble du Caucase.

De fait, Moscou multiplie les gestes d’intégration économique de la république indépendantiste. Ainsi, les officiels russes ont annoncé en début octobre 2007 que les vins abkhazes seraient désormais à nouveau autorisés à être exportés vers la Russie alors même que l’embargo contre les vins géorgiens se poursuit.[3] Cette mesure à forte valeur symbolique est le signe que Moscou a décidé d’accélérer l’intégration de l’économie abkhaze sans plus tenir compte de la nature de ses relations avec Tbilissi.

3.      L’isolement accru de la Transnistrie

La Transnistrie est la plus développée des républiques indépendantistes. Elle dispose d’une base industrielle solide et apparaît même plus développée économiquement que le reste de la Moldavie ce qui explique en partie ses motivations indépendantistes. La république autoproclamée a même réussi à créer sa propre monnaie, le rouble transnistrien et fonctionne comme un véritable État indépendant, la reconnaissance internationale en moins. Son talon d’Achille réside dans son enclavement entre le reste de la Moldavie et l’Ukraine.

Avec l’arrivée au pouvoir de la coalition « orange » en Ukraine, la Transnistrie qui bénéficiait jusque-là de la complicité tacite des autorités ukrainiennes, a dû faire face à la plus grave crise de sa brève histoire. En effet, les nouvelles autorités ukrainiennes mettant le cap vers l’UE ont décidé, en coopération avec cette dernière et la Moldavie, d’isoler économiquement la république indépendantiste. L’Ukraine a décidé de cesser les échanges économiques directs avec la Transnistrie, afin d’obliger cette dernière à passer par les douanes moldaves. Cette mesure a été qualifiée par la Transnistrie de blocus économique dans la mesure où les autorités moldaves appliquent des taxes à l’exportation élevées (ce qui renchérit d’autant la production transnistrienne) sans pour autant prévoir de mécanisme de reversement des sommes prélevées à la Transnistrie. Elles estiment que la Moldavie a violé le protocole de 1996 qui prévoyait la possibilité pour la Transnistrie d’entretenir des relations économiques extérieures autonomes.

L’Union Européenne a apporté un soutien sans précédent à cette initiative. Un représentant spécial pour la Moldavie a été nommé par l’UE afin de tenter de régler la question transnistrienne et de renforcer le contrôle des frontières extérieures de la Transnistrie. Ce contrôle, exercé dans le cadre d’une coopération trilatérale Moldavie-UE-Ukraine, a été supervisé par une mission spéciale de l’UE basée à Odessa et forte de 130 personnes.[4] Parmi elles, 50 gardes frontières européens ont été chargés d’effectuer des contrôles sur la frontière entre la Transnistrie et l’Ukraine. L’UE a débloqué 7 millions d’euros afin de financer ces mesures.[5] C’est la première fois que l’UE s’est investie aussi directement dans les affaires d’États-membres de la CEI. C’est aussi la première fois qu’elle s’en est prise si directement aux intérêts russes dans la région.

Transnistrie

L’UE a clairement envisagé une répétition d’un scénario du type adjar pour la Transnistrie. L’Adjarie, enclavée entre la Turquie et le reste de la Géorgie n’a pas pu résister à la pression des autorités centrales géorgiennes quand celles-ci se sont données les moyens d’isoler le territoire adjar. La Transnistrie, tout comme l’Adjarie, ne possédant pas de frontière commune avec la Russie, le même scénario devait se répéter. De fait, la Transnistrie, contrairement à l’Abkhazie ou à l’Ossétie restées très rurales, est elle très industrialisée et a donc un besoin vital de pouvoir poursuivre les échanges économiques avec l’extérieur. Un effondrement économique devait pouvoir accélérer un changement de régime, si possible grâce à une « révolution colorée » selon le modèle ukrainien.

De fait, « l’embargo » a vite produit ses effets : les usines transnistriennes ont été menacées de faillite et avec elles l’ensemble de l’économie de la république autoproclamée. Mais face à cette situation qui aurait pu « régler » la question transnistrienne sans l’accord de Moscou, la Russie a pris des mesures qui se sont révélées efficaces.

La première a été d’accorder une aide d’urgence de 200 millions de dollars à la Transnistrie, dont 150 millions sous la forme de crédits garantis par des entreprises transnistriennes. Cette mesure a permis à l’économie de la Transnistrie de supporter le choc induit par les restrictions imposées par l’Ukraine et la Moldavie. Surtout, vu l’état des finances de la république, la Russie s’est ainsi assuré le contrôle de secteurs stratégiques de la république indépendantiste.

Cela n’a fait que renforcer la présence russe : la plus grande centrale électrique de Moldavie qui se trouve sur le territoire de la Transnistrie est la propriété du monopole d’électricité russe EÉS. Cette centrale a les capacités, non seulement de satisfaire l’ensemble des besoins de la Moldavie en électricité, mais également d’exporter vers d’autres pays. Des intérêts russes ont également racheté l’usine métallurgique de Rybnica dont la grande majorité de la production est exportée vers les marchés occidentaux : les revenus fiscaux en provenance de cette usine représentent 30 % du budget de la Transnistrie. Plusieurs autres fleurons de l’industrie de la Transnistrie sont passés aux mains d’investisseurs russes pour des prix défiant toute concurrence compte tenu des risques juridiques (la Moldavie considère ces acquisitions comme illégales) et économiques (opacité des échanges extérieurs).[6]

La deuxième mesure a été la mise en place d’un embargo sur les exportations de vin moldave sous prétexte de problèmes sanitaires. Cette mesure, accompagnée de l’importante hausse des prix du gaz russe, a eu des effets économiques immédiats en Moldavie. Le choc a été tel que le pays a vu ses exportations totales en 2006 baisser pour la première fois depuis plusieurs années.

Cet ensemble de mesures a permis à Moscou de déjouer les plans « d’européanisation » de la question transnistrienne. Non seulement le plan européen a été mis en échec mais la Moldavie a dû constater que c’est elle qui a le plus souffert de la crise. Moscou a démontré qu’en jouant à la fois sur les sanctions économiques et sur ses nouveaux moyens financiers, elle est en mesure de rivaliser avec l’UE dans la région.

David Teurtrie, octobre 2007.

Autres ressources



[1] Lowe (C.), « Money the Big Attraction in S. Ossetia », The Moscow Times, 26/07/2007, p. 2
[2] voir notamment Gamova (S.), « Olimpijskij triumf Abkhazie », Nezavisimaja Gazeta, 26/07/2007, p. 1
[3] Sergeev (M.), « Gruzin podraznili abkhazkim vinom », Nezavisimaja Gazeta, 05/10/2007, p. 4

[4] Lhomel (E.), « L’Est et l’Union européenne », Le Courrier des pays de l’Est, n°1055, 05-06/2006, pp. 85-86

[5] UE, « Strengthening the partnership between the EU and its neighbours - Signature of EU-Moldova-Ukraine Memorandum of Understanding”, 07/10/2005, http://ec.europa.eu/external_relations/moldova/intro/sp05_586.htm

[6]
Gamova (S.), « Blokada dala treschinu », Nezavisimaja Gazeta, 04/08/2006, p. 6, Gamova (S.), « Kusok Moldavii ukhodit v sobstvennost’ Rossii », Nezavisimaja Gazeta, 17/04/2006, p. 1
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